Make Suburbia Great Again

0 Posté par - 10 février 2019 - Expositions

Exposition du 2 au 23 mars 2019

Vernissage le vendredi 1er mars, à 19h30

Librairie VOLUME
47 Rue Notre Dame de Nazareth, 75003 Paris
Du mardi au vendredi de 11h00 à 20h00
Le samedi de 11h00 à 19h00

librairievolume.fr

Texte : Éric Chauvier
Photos de l’exposition : Nicolas Bellet

Le 12 juin

« Dieu que j’aime sa petite Golf rouge ; je pourrais l’embrasser, l’aimer presque comme un être humain. » Ce véhicule revêt peu à peu aux yeux de Pierre autant d’aura qu’un visage – autant, en tout cas, que les visages de ceux qui vivent dans la zone pavillonnaire. Il est peu commun de soutenir une telle comparaison, mais c’est ainsi ; lorsqu’il conduit, il cherche une Golf rouge au cœur du trafic. Il peut se montrer déçu s’il trouve une Golf d’une autre couleur ou une voiture rouge qui n’est pas de ce modèle. Plusieurs fois, cependant, il l’a croisée, elle, Victoria, dans sa Golf rouge. A chaque fois le symptôme est le même : il est vaguement rassuré de l’avoir vue, puis, le souffle coupé, il a l’impression que son cœur s’ouvre comme une plaie douloureuse.

Le 13 juin

Ils se sont peut être vus à l’hypermarché. Il l’a aperçue, elle était accompagnée d’un homme portant un bermuda et un tee-shirt avec des inscriptions. Ils étaient à la caisse à côté de la sienne. Il sait que, confusément, il la cherchait dans les rayons, mais, ce jour là, lorsqu’il la reconnaît, de dos, avec cet homme à côté, il est pris d’une peur panique. Au final, il préfère ne pas avoir à parler avec elle. Il rejoint une autre caisse où attend une petite foule de clients, ce qui rend sa manœuvre incohérente. Là, il reste longtemps, droit comme un ‘’i’’, imaginant qu’elle le voit tandis qu’il ne la regarde pas. Il sort son téléphone, fait mine d’avoir de l’importance avec ses deux articles : des cônes à la vanille et du beurre végétal. Puis il les voit partir, Victoria et l’homme, dans la galerie marchande.

Le 15 juin

Pierre devient de plus en plus la proie d’une sorte de spleen. Il sait tellement peu de choses sur elle ; les indices sont si faibles et si rares. Est-ce de l’amour ? Il tente de se raisonner : on ne peut pas aimer quelqu’un qu’une somme d’arguments rationnels rend infréquentable. Puis il se rend compte que le sens inverse de cette phrase, ici, dans la zone pavillonnaire, se comprend aussi très bien.

Le 16 juin

De la terrasse de leur domicile, il regarde souvent en direction du pavillon de Victoria. Il n’est pas loin, mais des arbres le dérobent à sa vue. En regardant dans sa direction, il éprouve un sentiment de vide, quoique de façon ambivalente ; il aime aussi s’absorber à toute heure du jour et de la nuit dans la zone de ciel qui se trouve au-dessus du pavillon. Elle peut être bleue et sillonnée par des avions ; plus sombre dans l’air du soir ou sous le coup d’un orage qui monte ; plus blanche, la plupart du temps, quand rien de notable ne se passe. Sans les arbres, il pense qu’il serait possible d’apercevoir le pavillon de Victoria. Avec cette observation, il obtient aussi la preuve que son obsession a débuté après l’hiver, lorsque le feuillage était revenu.

Le 17 juin

Comme à son habitude, ce jour-là, en sortant de l’hypermarché, il effectue un détour pour passer devant chez elle ; la Golf rouge est garée. Il se dit qu’elle a quitté son travail pour revenir manger chez elle et qu’elle agit peut-être ainsi de façon régulière. Lorsqu’il retrace la découverte de cette partie de son emploi du temps, il paraît animé d’une excitation confuse, conscient de ce qu’elle com- porte de banal, mais aussi, curieusement, de précieux.

Le 18 juin

En se rendant, comme tous les samedis matin, à la boulangerie située dans la rue où se trouve le pavillon de Victoria, Pierre vérifie dans une bouffée de spleen que la Golf rouge et le Scénic de son compagnon sont tous les deux absents. Où est Victoria ?

Que fait-elle ?

Le 20 juin

Sa femme a accompagné les enfants à l’école ce matin et il songe que Victoria doit être à cet instant en train de déposer son fils. Ce simple fait – elle, garant sa Golf rouge et marchant jusqu’à l’école de son pas souple et lent -, se produisant loin de lui, le plonge dans une souffrance qu’il subit sans en comprendre l’origine. Il pressent simplement qu’il n’est rien face à ce malaise qui le tétanise, et qui pourrait le broyer, l’ensevelir s’il se laissait un peu aller. Au retour, il demandera à sa femme quels parents d’élèves elle a croisés. Si elle lui dit, la “maman de Charles”, alors cela lui procurera une joie minimale. Si elle ne lui parle pas de Victoria, alors ce sera pour lui une nouvelle torture, qu’il lui faudra affronter comme les précédentes – sans solution immédiate, en ne traquant que des alternatives au rabais.

Le 22 juin

Il a trouvé l’emplacement du pavillon de Victoria sur Google Earth. Il longe virtuellement sa façade ; il réussit même à s’engouffrer un peu dans son allée. Mais la vue satellite remonte à 2010, ce qui ne présente aucun intérêt pour lui puisque Victoria n’y habitait pas encore. Devant, un homme qu’il ne connaît pas taille une haie. Il tente de scruter l’intérieur du pavillon par les baies vitrées, mais elles sont opaques par suite de reflets solaires.

Le 24 juin

Il est tombé sur ce livre au titre si évocateur pour lui, Victoria, de Knut Hamsun. Il était dans sa bibliothèque, mais il ne l’avait jamais lu. Au-delà de son apparition, comme un signe, sa lecture en est fascinante. Il relève notamment cette phrase :

« L’amour, c’est un vent qui murmure dans les rosiers, avant de tomber. Mais il peut être aussi un sceau inviolable jusqu’à la mort. Dieu a créé plusieurs types d’amour : ceux qui durent et ceux qui s’évanouissent. »

À quel type d’amour Dieu relie-t-il celui qui prend forme dans les périphéries pavillonnaires ?